Médias et économie

Andres Ortega a présenté les grandes tendances de l'évolution actuelle des médias. Ils répondent pour 90% à des besoins, à une demande locale et pour 10% à une demande globale. La croissance du temps passé à consulter divers médias plafonne, ouvrant ainsi la voie à une concurrence accrue par la multiplication des médias et de leurs supports. Pour les entreprises, la tendance est à la convergence des supports et des techniques et donc à la concentration.

Il a ensuite traité de plusieurs aspects parfois paradoxaux.

Ainsi et contrairement aux idées reçues, il y a plus de prises de contrôle de sociétés nord-américaines par des entreprises européennes que d'opérations inverses.

Il a souligné que l'indépendance d'un média est souvent plus une question de tradition que de situation (exemple la BBC d'une part, la TVE de l'autre).

Il a relevé la tendance récente des médias de vouloir faire la politique. Elle est plus marquée que le phénomène contraire (exemple : le cas du groupe Berlusconi). Le contrôle du contenu devient un enjeu majeur en terme de pouvoir. Cette observation se confirme par l'observation du dynamisme de la création de programmes dans les pays européens ( Italie, Espagne, Grèce ou Royaume Uni mais avec une exception : la France).

Cependant dans le monde médiatique actuel, ce qui est local est bien local mais ce qui est global est encore et toujours américain ! L'Europe n'est pas dans ce domaine un concept global.

Il n'existe pas un média qui ait une dimension européenne et qui soit en même temps européen. Le seul cas de média suffisamment implanté à cette échelle reste en effet l'International Herald Tribune.

Des tentatives existent pour changer cet état de fait. Par exemple autour de Canal+ ou du projet d'une chaîne d'information permanente en espagnol qui aurait une ambition globale en raison de l'étendue de la langue.

Les réponses ne résident ni dans la sur-réglementation ni dans un libéralisme sans frein. Plutôt dans une construction qui permette de passer d'une addition de politiques à une certaine intégration. Cela ne peut se faire sans une certaine valeur émotionnelle. Jean Monnet n'avait-il pas déclaré que si c'était à refaire, il faudrait commencer par la culture ?

Roberto Di Cosmo a tout d'abord attiré notre attention sur le fait qu'en matière de communication électronique, la simplicité n'était qu'apparente. Les nombreuses étapes comportent chacune des normes et des standards qui doivent s'appliquer à tous.

Il a souligné que, dans le domaine de l'Internet, beaucoup de ceux-ci et nombre d'outils qui ont rendu ce réseau possible, sont "nés" en Europe (au CERN à Genève ou à l'IRIA en France). Et aujourd'hui, le contrôle et le développement de ces composantes essentielles, qui sont autant de forme de pouvoir, ont quitté l'Europe.

Qui plus est, R. Di Cosmo a montré, en s'appuyant sur de nombreux exemples, que les produits Microsoft qui deviennent des produits dominants imposant ainsi une véritable normalisation, ne sont pas fiables.

Poussant plus avant l'analyse, il s'est efforcé de donner des évidences du peu d'innovations réalisées par Microsoft que ce soit dans la contribution de cette entreprise à la recherche et au développement au cours des dix dernières années ou de la pratique plus que fréquente de la copie sauvage ou de l'achat d'innovations faites par d'autres entreprises.

A cette situation techniquement peu satisfaisante s'ajoutent des pratiques commerciales plus que discutables.

Alors que le coût marginal de production d'une nouvelle copie d'un logiciel est presque nul, Microsoft contraint les constructeurs de PC à équiper chaque machine avec Windows par une politique de vente de licence par système, nous obligeant ainsi à un achat lié. C'est une véritable taxe qui nous est imposée.

Pour aller au-delà de la taxation et garantir une situation de monopole, Microsoft tend à contrôler la chaîne de l'information en particulier en cherchant à étendre sa situation monopolistique à la navigation Internet y compris par des méthodes visant de prise de contrôle de services existants (Hot Mail) et en réduisant leur ouverture à d'autres navigateurs.

La justice peut enrayer ce processus même si ses précédentes décisions, imposant à Microsoft de cesser certaines pratiques, n'ont pas véritablement été suivies d'effet.

La réponse doit aussi venir de l'utilisateur qui doit cesser de se laisser emprisonner et doit affirmer sa liberté de choix. Celle-ci peut s'exercer au niveau des logiciels ou du système d'exploitation (Linux), des formats utilisés (HTML). La responsabilité des spécialistes ou d'organisations et d'institutions est aussi en cause. Il leur revient d'expliquer les faiblesses et les dangers du monopole, de favoriser les systèmes ouverts que ceux-ci soient gratuits ou payants.

Le monopole s'accompagne de véritables risques d'atteintes à la vie privée. L'enjeu est donc aussi au plan des libertés.

Arne Ruth retrouve dans la situation de la presse aujourd'hui, certains traits du tableau dressé par R. Di Cosmo.

Les processus de concentration peuvent conduire un groupe de presse à acheter ses concurrents et ses opposants réduisant ainsi le pluralisme et la liberté des propos. Dans un monde, une vision "bigmac" globale s'oppose parfois à la préservation des identités locales qui peut prendre des formes radicales et a conduit à parler par opposition de "djihad". Pour prévenir les dangers que peuvent représenter de trop grands groupes de presse, une forme de citoyenneté doit s'affirmer et peut même conduire à combattre la "dure" loi des affaires.

La plus forte tentative de procéder ainsi date de la fin de la seconde guerre mondiale. En effet, des amendes considérable ont été infligées à de nombreux journaux dans pays différents pour les punir de leur pratique de collaboration voire une confiscation pure et simple de leurs biens afin permettre l'émergence de médias. Le cas du journal Le Monde en France est exemplaire qui hérita du patrimoine du journal Le Temps et d'un statut où le personnel possédait le journal.

La loi du marché a corrigé cette donne initiale un peu partout mais le libéralisme ne peut se limiter à la seule régulation du marché.

Le maintient du pluralisme et de la diversité est l'exigence civique qui constitue l'autre face du libéralisme dans les médias. Un pouvoir sans contrôles et contre-pouvoirs devient absolu. Et pour reprendre une phrase connue mais plusieurs fois citée au cours des Deuxièmes Rencontres : "le pouvoir corrompt, mais le pouvoir absolu corrompt absolument".

Dans ce contexte, Internet est une source d'optimisme pour Arne Ruth, il ouvre un espace pour l'expression critique et libre qui ne peut qu'être salutaire.

Christine Simon a, tout d'abord, dressé un tableau du processus qui a conduit à la disparition de nombreux titres tant dans la presse francophone que néerlandophone en Belgique : concurrence, rentabilité, constitution de groupes...Cela est également valable pour la presse française, qu'il s'agisse des titres nationaux ou de la presse quotidienne régionale.

Le propos de C. Simon fut cependant de faire la chronique de ce qu'elle qualifia d'une arrivée annoncée du groupe Rossel dans la gestion d'un titre encore indépendant du Nord de la France, La Voix du Nord.

Feuilleton à épisodes et rebondissements, cette prise de contrôle présentée comme une alliance entre journaux qui conserveraient leurs caractéristiques profondes pourrait bien être en fait un théâtre d'ombres où le Groupe Rossel, qui contrôle déjà des titres représentant 50% de la presse francophone, serait le maître d'oeuvre d'une arrivée en force de la Socpresse (ex groupe Hersant) et d'une certaine forme de "rapprochement" entre les deux titres alternatifs de la presses francophone belge, Le Soir et La Libre Belgique.

En conclusion, ce premier échange permet de dégager plusieurs faits marquants :

  • Nous sommes en présence d'évolutions et de situations parfois paradoxales (le dynamisme européen en matière d'investissements par exemple) mais un fait est certain: il n'y a pas encore sur ce marché global d'entité, de média de référence européen (local is local but global is US).
  • Microsoft représente un réel danger par la perte de qualité et de fiabilité qu'introduit la progression des ses produits, par la pression financière qu'il exerce insidieusement et qui équivaut à une véritable taxe privée, par la perte de liberté de choix que son emprise pourrait finalement imposer si sa tentative de contrôler les communications électroniques et singulièrement le web se poursuivait et réussissait.
  • Les regroupements en matière de presse peuvent porter des atteintes graves à la liberté et au pluralisme de l'information. Les lois du marché ne peuvent être les seuls régulateurs. Une véritable exigence civique doit s'exprimer et s'imposer. Cela fut déjà le cas dans de nombreux pays après la seconde guerre mondiale. C'est de nouveau une exigence devant des opérations dont l'opacité est porteuse de tous les dangers.
  • Cette double démarche, volonté du marché/ contrôle des citoyens, traduit, en fait, les deux facettes d'un véritable libéralisme. C'est-à-dire d'une société qui favorise le marché et empêche la constitution de monopoles ou oligopoles dans les médias, anciens ou nouveaux.

Médias et Culture

Carine Doutrelepont s'est intéressé aux relations entre l'art et les entreprises du multimédia. Elle a décrit les tentatives de prises de contrôle les plus diverses: depuis la tentation sinon la tentative d'acheter le musée du Louvre jusqu'à celle d'obtenir le monopole de la diffusion de certains sites ou oeuvres.

Ainsi se développe une véritable chasse aux trésors culturels. Elle a souligné l'existence d'un véritable déséquilibre entre l'offre de contenu pour des produits multimédias à ambitions culturelles ou artistiques et la demande. La convergence entre différentes technologies de communication le renforce. La concentration des entreprises accentue encore les pressions et les dangers.

Les risques sont nombreux pour l'avenir: inégalités renforcées entre le Nord et le Sud, contrôle de la diffusion voire de la création artistique par de grands groupes, mise sous influences...

Comment se situer entre les deux types de discours qui sont tenus sur ces questions: laisser faire le marché et l'investissement privé ou préserver l'état actuel, les identités, les particularités ?

Le juriste, les lois sont concernés par ces débats.

Les réglementations spécifiques à chaque secteur peuvent être remises en cause, harmonisées ou conservées en l'état. Les lois existantes en particulier au plan communautaire se sont traduit par une jurisprudence favorable et devrait permettre de disposer de suffisamment d'information sur les concentrations et regroupements.

La nécessité de renforcer le droit à l'information , le respect du principe de véracité pourraient conduire à ré- examiner certains droits de l'homme touchant à la protection de la sphère privée. Il s'agit d'un arbitrage entre droits individuels et exigences collectives.

Pour Raymond Weber, les nouvelles technologies de l'information modifient et surtout vont modifier profondément le fonctionnement et l'organisation de nos sociétés. Par la mise en synergie des compétences, des ressources, des projets, la constitution et l'entretien de mémoires partagées, la coopération et le dialogue en réseau, elles créent une sorte d'universalité jamais achevée, enrichie par l'apport de chacun, en perpétuelle évolution, ce que Pierre Lévy appelle "l'universel sans totalité".

Deux questions restent posées:

  • Comment mettre l'homme au centre de ce processus de transformation et de fonctionnement nouveau?
  • Comment préserver et développer un espace public face à des tendances économiques et commerciales contraires?

Ce nouvel espace de communication, le cyberspace, doit être facilement accessible, interactif, diversifié, relié à la culture contemporaine. Il doit être ouvert à l'éducation. Il doit conserver une nature ou des composantes expérimentales.

  • le chercheur rend possible et innove;
  • le citoyen favorise l'innovation mais aussi veille à combattre l'exclusion, la perte de repères, la confusion et contribue à l'élaboration de nouvelles règles de vie sociale;
  • l'entrepreneur invente l'accompagnement économique de ces innovations.

Pour poursuivre ces mutations, nous devons désapprendre pour accepter de nouvelles visons (ce que R. Weber qualifie d'indisciplinarité), sortir d'une vision plane ou unique pour accepter la multiplicité des positions ( être sphérique), le doute favorable et le renouvellement qu'il génère (une attitude fondatrice) et enfin reconnaître la nature provisoire de chaque étape ou situation.

En supprimant dans un espace virtuel, les frontières, les territoires et les cloisonnements, les nouvelles technologies de l'information, le cybermonde nous confrontent à notre monde dans sa globalité, à l'exigence de sa régulation.

Claude Frisoni s'est interrogé sur les effets des nouvelles technologies de l'information sur la création artistique et culturelle, sur l'influence de l'outil sur l'oeuvre.

Déjà la photographie avait conduit à annoncer la fin de la peinture. Ce nouveau mode de représentation de la réalité a ,d'une part, libéré la peinture du carcan de la fidélité mais elle est aussi devenu un mode d'expression artistique en soi. Il y a eu appropriation de l'outil par l'artiste, le créateur.

Dans un bouleversement tel que celui provoqué par les nouvelles technologies, l'artiste est conduit à créer à partir de rien, sans références. Une nouvelle dialectique s'installe entre lui et l'outil, de nouveaux champs peuvent s'ouvrir.

Ces nouvelles technologies modifient également les conditions de l'écriture, la façon de construire et retravailler un texte, de le structurer ou de jouer sur ses composantes.

Chaque nouveau vecteur permet d'atteindre de nouveaux publics.

Les nouveaux outils sont aussi porteurs de risques quant aux choix qui peuvent être fait ou à l'exclusion de ceux qui ne sont pas dotés des moyens de les utiliser.

Les artistes, les créateurs, les acteurs du monde de la Culture doivent poursuivre leur action sans se laisser entraver par l'apparition de tel ou tel média d'expression, de communication. Ils doivent s'emparer des outils qui se présentent et profiter de l'innovation qu'ils apportent pour faire reculer les conventions, le contrôle, la censure.

Dans ces nouvelles démarches réapparaissent, avec force, les débats sur les rapports entre contenant et contenu, qualité et quantité. Pour asseoir ces outils, de nombreux investissements seront nécessaires tant d'un point de vue personnel que relationnel.

Finalement, la réponse à l'interrogation initiale est simple: les nouveaux outils ne remplacent pas les anciens, ils accroissent le champs des possibles.

Roland Jaeger s'est efforcé de limiter son propos à la clarification de notions centrales.

Il a rappelé les termes principaux de la séparation actuelle des principaux médias de communication.

La communication audiovisuelle s'adresse au public dans son acception la plus générale. Elle prend une forme directive d'un émetteur vers un récepteur.

La télécommunication est marquée par sa nature interactive.

Enfin le services d'information électronique concernent l'échange de données.

La dématérialisation de la communication, la convergence des médias vont remettre en cause les réglementations spécifiques à chacun d'entre eux et poser des problèmes en matière de protection de données.

Il s'est fait l'avocat de la convergence des médias et modes de communication afin de créer des conditions permettant le développement dynamique tant au plan économique que culturel.

En conclusion de cette deuxième session sur les rapports entre médias et culture

  • Même si la jurisprudence européenne se constitue dans des termes qui favorisent le pluralisme et le maintien de la diversité, la pression de la convergence est forte pour ne pas dire irrésistible.
  • Il y a un conflit latent entre protection de la sphère privée et liberté ou droit à l'information.
  • Les nouvelles technologies de l'information sont porteuses d'une nouvelle forme de perception de l'universel: sans limites géographiques ou nationales, en évolution permanente, libérée et expérimentale.
  • Les outils de ce développement sont aussi entre les mains des créateurs et des artistes qui doivent s'en emparer pour repousser les limites actuelles de la création, s'approprier, accumuler mais sans penser que le nouveau se substitue à l'ancien.
  • Il y a là aussi un risque de développement inégalitaire, d'exclusion.
  • La règle, la loi européenne doivent discipliner le marché pour garantir la
    pluralité et établir les termes de nouveaux échanges de nouvelles formes de
    médiation.

Médias et Démocratie

Jean Cluzel a présenté son diagnostic sur l'évolution de l'audiovisuel dans le contexte actuel marqué par l'émergence de nouveaux médias.

L'enjeu peut se résumer de la façon suivante: réussir notre entrée dans une nouvelle civilisation, un nouvel age de la communication, c'est à dire sans perdre nos références.

Revenant sur la convergence et les concentrations qui accompagnent des développement comme l'envol du numérique, il a exprimé sa crainte de l'uniformisation et de la standardisation qui accompagne inéluctablement les tendances au contrôle de la production audiovisuelle par de grands groupes, à une forme de supériorité et d'hégémonie que peut exercer la production audiovisuelle nord-américaine.

L'entrée que nous effectuons dans un société du divertissement et la soumission à l'audience génératrice de tous les moyens financiers participent aux bouleversement de nos mode de vie. Ces transformations affectent notre vie privée, le cadre familial...

Il est vain de vouloir arrêter le temps mais en tout cas nous devons protéger la diversité, l'alternative. Au delà de nos modes de vie, l'uniformisation et le contrôle mettent en cause la démocratie.

La presse et ses évolutions illustrent ces périls, ces enjeux. Menacées ou parfois manipulée, la presse doit définir elle-même son éthique et trouver les moyens de son autorégulation. L'état libéral classique ne peut plus organiser seul la liberté d'expression. La presse doit se situer dans le respect de l'éthique sociale.

Quatrième pouvoir mais sans contrôle réel, elle navigue entre le récit des faits et la fabrication d'un prêt à penser.

Elle est influençable par l'argent ou la mise en scène.

La déontologie constitue une première réponse et elle progresse. La régulation est plus orientée vers les médias audiovisuels (France, Grande Bretagne mais aussi Canada).

A l'aube du XXIe siècle, le cadre reste à redéfinir. La transparence doit s'imposer à tous, du journaliste au propriétaire du journal. De même que l'ouverture à la critique.

L'honnêteté tout comme l'obligation de dire la vérité doivent présider à tous les actes des journalistes plus encore que la recherche de l'objectivité (qui est sans doute une quête sans fin) .

C'est par une telle démarche que se maintiendra notre civilisation et que nous ne retournerons pas à l'état de nature.

Pour Jean-Pierre Masseret , la démocratie est fondée sur la confiance que le citoyen a en l'état de droit et dans les finalités de l'action politique.

Les nouvelles technologies de l'information créent une nouvelle forme d'intermédiation entre le citoyen et la politique. Elles changent les termes de l'échanges avec les élus, les représentant, le pouvoir. Elles participent au processus de démassification de la communication (contrepoint d'une globalisation des échanges).

Les sentiments que provoque cette évolution sont ambivalents pour J.P. Masseret.

En effet, cette modification des termes de l'échange, cette individuation conduisent à une dégradation de l'intérêt général, elle-même source d'affaiblissement de l'"offre" politique, de sa diversité ou pluralité. Cela ouvre la voie à plus de manipulations d'autant qu'il y a aussi une sorte de commercialisation du message politique.

Ces changements affaiblissent aussi la vie parlementaire sans assurer un surcroît de démocratie. Les nouvelles technologies de l'information ne sont pas accessible à tous, elles génèrent leurs propres marginaux.

La démocratie passe par le dialogue, le temps du dialogue. La démocratie directe qui pourrait naître de ces nouvelles technologies de l'information est une démocratie fondée sur l'expression des instincts, sur l'immédiateté.

La possibilité de suivre toutes les transactions effectuées dans ce nouveau contexte peut aussi faire craindre que la société de l'information soit une société sous surveillance.

Mais il y a bien sur des aspects positifs. L'interactivité favorise les dialogues, les nouvelles technologies facilitent l'accès à l'information, la connaissance. Elles sont participatives, elles peuvent enrichir le fonctionnement de la démocratie.

De toutes les façons, il serait vain de vouloir en arrêter le développement. La question est celle de la maîtrise face aux déviances. Qui en est en charge? Comment cela peut-il fonctionner?

Mais et surtout quel est le système de valeur au coeur du dispositif?

Luc Van der Kelen s'est présenté comme un "dissident russe" en Flandres.

Il fit le récit des pressions et menaces dont il fut l'objet tout comme sa famille pour avoir critiqué le caractère anti-démocratique des mouvements qui ont tenté de récupérer politiquement la mobilisation de la marche blanche en Belgique. Plus récemment, les mêmes réactions ont été provoquées parmi les nationalistes flamands quand il a critiqué les excès de la volonté séparatiste en Flandre.

Les menaces ne venaient pas de petits esprits perdus mais d'intellectuels ou de leaders d'opinion du monde de la presse ou de la politique.

Il s'est replongé dans la lecture des déclarations et des écrits d'intellectuels éminents qui, entre les deux guerres, avaient déjà proposé de faire le ménage de la vieille classe politique et ont chanté les louanges de la rénovation de la société.

De cette épreuve et de son analyse, il a tiré l'enseignement qu'aujourd'hui toutes les régressions sont possibles y compris le retour du fléau qu'a connu l'Europe avec le nazisme et ses admirateurs de tous poils.

Dès lors les questions importantes sont simples: quel type de journalisme voulons-nous? Quels types de journaux? Quel type d'informations?

Luc Van der Kelen a surmonté la tempête parce qu'à côté de la pression pour le "politiquement correcte", il y a aussi une exigence " commercialement correct" ou efficace.

Si le nazisme a bâti son succès sur des arguments populistes qui refleurissent ici et là, cela ne doit pas cacher le contrôle qu'exerce les intérêts économiques sur le politique. La censure est faible parce que c'est aussi commercialement meilleur. Certains journalistes ont contribuer à fabriquer les suites politiques de la marche blanche en suivant pas à pas les agissements des parents des victimes. Mais le système politique a réagi et a gagné.

Luc Van der Kelen ne sombre donc pas dans le pessimisme. Pour lui, ce n'est pas le support qui prévaut, c'est le message. A ses yeux, le Web n'a fait qu'une victime: l'encyclopédie!

Eduardo Nolla constate que le doute commence à poindre quant aux miracles que devrait réaliser Internet pour le fonctionnement de nos démocraties.

Il a ensuite analysé la nature de trois idées qui ont cours sur ce sujet: la télédémocratie, la cyberdémocratie et la démocratie électronique.

Selon les tenants de la télédémocratie, une démocratie semi-directe est possible grâce aux nouvelles technologies de l'information. Elle permet de donner plus de pouvoir aux citoyens dans le choix des priorités, des politiques et dans leur mise en oeuvre.

L'état n'est pas remis en cause mais les assemblées perdent leur monopole de la représentation.

La cyberdémocratie va plus loin. Elle est anti-étatique et remplace ces surperstrucures de pouvoir par de la démocratie directe, la communauté nationale s'organisant dans un espace virtuel et se gérant directement. Démocratie sans politique! Il s'agit d'une cyber-utopie au sens propre du terme.

La démocratie électronique s'intègre dans les systèmes existants mais vise à accroître la participation des citoyens. Les initiatives correspondantes sont souvent prises par les institutions politiques elles-mêmes.

Ces trois modalités s'inscrivent dans une relation entre technologie et vie politique qui procède de quelques grandes caractéristiques d'Internet (volume d'information disponible, immédiateté, absence de barrières géographiques, navigation, capacité d'émission d'information par tout utilisateur, interactivité...).

Elles ont aussi leur revers: sur-information, élitisme actuel, risques de contrôle par des monopoles privés...

Les deux premières variantes (télé- et cyberdémocratie) sont des formes extrémistes peu acceptables et viables. Que les nouvelles technologies de l'information facilitent la démocratie est indéniable mais il y a très vite des limites.

Voter sur une proposition de loi peut être une nouveauté attrayante mais à la longue, il risque d'y avoir de la fatigue démocratique. Élaborer une loi est souvent un travail long et laborieux, technique et complexe. La cyber-citoyenneté risque de vite se lasser et donc de réduire la participation et le contrôle démocratique. Les expériences semblent montrer que la démocratie électronique radicalise les positions et ne porte guère au débat et au dialogue qui est au coeur du processus démocratique.

Le débat démocratique via Internet risque aussi de substituer l'image au concept.

Si l'on devait créer des institutions électroniques pour gérer des débats démocratiques, elles risqueraient en fin de compte d'être plus lentes que les mécanismes actuels.

Internet, c'est le présent. Il peut entraîner un sorte de tyrannie du présent de l'immédiateté.

L'homme d'aujourd'hui est entouré, de plus en plus, par des objets au détriment des personnes. L'écran filtre aplanit. L'image devient pure mais moins réelle. En nous isolant ainsi nous pourrions devenir autiste!

En conclusion de cette dernière session sur les rapports houleux entre les médias et la démocratie

  • La diversité des médias est une condition nécessaire mais pas suffisante de la démocratie. L'éthique, la déontologie, l'exigence d'honnêteté et le devoir de vérité sont également indispensables.
  • La démocratie électronique peut affaiblir le débat démocratique, le contracter, le radicaliser. Elle peut affaiblir l'intérêt général pour la chose politique et son contrôle.
  • Il n'y aura pas de miracle cyberdémocratique! Au contraire, ceux qui plaident pour la modernisation de la vie politique ne sont pas toujours des défenseurs de la démocratie.
  • Le temps et le parole font partie de la recette de la démocratie, l'instinct, l'immédiateté sont dangereux et sans mémoire, parfois même sans valeurs.
  • En fin de compte, le support ne résout pas tout! Les valeurs, les choix éthiques et politiques sont nécessaires. La nouveauté, la pureté ou la perfection annoncée sont souvent les oripeaux qu'empruntent aujourd'hui les modèles qui ont permis le totalitarisme en Europe. Le débat et le langage sont nécessaires pour arrêter la violence.


Conclusions générales

Quelques idées se retrouvent comme fils conducteurs des trois sessions:

  • Le pouvoir des médias doit être contrôlé, il doit respecter une certaine transparence.
  • Le marché ne peut imposer sa loi sans frein. La démocratie, le libéralisme économique ont besoin d'une information honnête respectant le devoir de vérité. Le droit doit accompagner ces exigences.
  • Les nouvelles technologies de l'information ouvrent de grandes possibilités économiques, culturelles ou politiques. Mais il ne faut pas se laisser abuser par une vision millénariste.
  • Les nouvelles technologies de l'information changent les termes de l'échange dans beaucoup de domaines mais elles ne doivent pas les dominer.
  • L'appropriation par l'homme de ces outils est une nécessité. Elle permet alors la création, l'enrichissement et non une forme subtile d'asservissement.
  • Sans appropriation et contrôle, sans refus des monopoles, il y aurait recul des libertés.
  • L'homme doit rester au centre des préoccupations. Qu'il s'agisse de combattre l'exclusion que les nouvelles technologies de l'information peuvent générer ou du rôle majeur que doivent jouer les citoyens.


Fichiers annexes
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