Huitièmes Rencontres Européennes de Luxembourg

« Défense de l’Europe ou Europe de la défense ? »

Vendredi 15 et Samedi 16 octobre 2004

1. De la chute du mur de Berlin aux attentats du 11: un environnement géopolitique en transformation accélérée

La fin de la guerre froide a marqué un tournant décisif dans le positionnement géostratégique de l’Europe de l’Ouest, notamment dans sa relation privilégiée avec les Etats-Unis nouée depuis 50 ans dans le cadre de l’alliance atlantique. La chute du mur de Berlin a créé les conditions pour un changement radical d’attitude des Européens vis-à-vis de leur principal allié, passant d’une situation de dépendance militaire à une volonté d’autonomisation croissante avec rééquilibrage de la relation transatlantique, prélude à la mise en place d’un partenariat entre une Europe élargie et les Etats-Unis. Toutefois, des changements stratégiques profonds ont eu lieu ces deux dernières années suite aux attentats du 11 septembre. Ces attentats, confirmant par leur ampleur le caractère nouveau des menaces à affronter (fluides, changeantes, venant d'horizons divers), ont conduit les Etats-Unis à revoir en profondeur leur stratégie, qui semble désormais s’appuyer sur des coalitions variables selon les missions à accomplir, et non plus sur des alliances permanentes.

Ce changement met l’Europe au pied du mur car, du point de vue géostratégique, son unité est menacée par la disparition du « parapluie » américain. C’était en effet l’alliance transatlantique qui, jusqu’à présent, permettait à l’Europe de garder in fine sa cohésion dans les situations de crise grave, telle celle des SS20 dans les années 80, et plus récemment lors de la guerre yougoslave, pendant laquelle l’absence de vision stratégique proprement européenne a éclaté au grand jour, la sortie de crise ayant un fois de plus nécessité l’engagement américain.

Le conflit irakien de 2003 a parfaitement illustré la nouvelle donne géopolitique. Comme ce fut le cas pendant la crise yougoslave, l'Union européenne, sans vision stratégique mondiale, s’est contentée de réagir aux initiatives et décisions américaines en ordre dispersé, mais cette fois-ci la crise n’a pas débouché sur un colmatage de dernière minute des fissures apparues au cours des mois ayant précédé la guerre. Division de l’Europe en « vieille et nouvelle Europe »: souhait malveillant de certains ou risque réel et durable ? Cette situation de crise aigue n’est-elle pas justement l’occasion de faire enfin de l'Union européenne une communauté de destin stratégique, autant qu'économique, politique et culturelle.

Dans tous les scénarios envisageables, la question des moyens à mettre en œuvre, qu'ils soient ou non militaires, est cruciale. Ils sont actuellement soit insuffisants, soit inadéquats. Les moyens institutionnels sont encore balbutiants si on les compare à ceux d’une démocratie moderne. Les moyens matériels et financiers apparaissent inadaptés tant quantitativement que qualitativement. Les dépenses de l'Europe en matière de défense ont chuté en 5 ans, passant de 60 % à 35% des dépenses américaines, le ratio étant même de 20% pour la recherche et le développement. Les moyens non militaires (« soft power ») déployés par l’Europe, bien que nettement plus importants que ceux des Etats-Unis (trois fois plus de diplomates et d'aide publique au développement) sont souvent gérés de façon inefficace, du moins dans leur dimension sécuritaire.

2. Mise en place d’un cadre institutionnel européen

Le lien très étroit entre politique extérieure et questions de défense et de sécurité oblige l’Europe à se doter d’un cadre institutionnel solide, si elle veut se donner les moyens de pouvoir réagir de façon cohérente et efficace à des situations de crise internationale ou régionale aigue, nécessitant la conception et la conduite d’opérations diplomatiques et éventuellement militaires parfaitement coordonnées et d’ampleur suffisante. Il s’agit d’un chantier long et difficile, dont les premières pierres commencent à être posées. Parmi les prochaines étapes importantes, on peut noter:

Le projet de traité constitutionnel

Le projet de traité constitutionnel apporte des avancées notables dans le domaine de la sécurité et de la défense :

   Création d’un ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne doté d’une capacité de rassembler les éléments de la puissance militaire et non militaire ;

   Clause de solidarité évoquant les risques d'actes de terrorisme de destruction de masse

   Coopérations structurées permettant à certains États d'avancer plus vite que d'autres en matière de sécurité et de défense.

L’affirmation d'un concept stratégique européen

A la demande du Conseil Européen, le représentant de l’Union pour la Politique Extérieure de Sécurité Commune, M. Javier Solana, a préparé un document pouvant servir de base à une stratégie de sécurité européenne (Une Europe sûre dans un monde meilleur). Ce document, diffusé lors du Conseil européen de Thessalonique (20 juin 2003) place résolument l’Europe face à ses responsabilités mondiales et traite en bloc la question des risques et des menaces. Ce texte tente également de combiner efficacement les moyens de l'influence européenne, tant militaires et non militaires. L’un des principaux enjeux de cette approche stratégique intégrée est de « penser le changement » dans un monde en ébullition permanente.

La multiplication des actions communes comme la déclaration récente du Conseil européen sur la non-prolifération des armes de destruction massive

Cette déclaration, adoptée par les ministres des Affaires étrangères des Quinze, à Thessalonique, est une illustration de la volonté naissante de l’Europe d’anticiper les évènements et de faire en sorte que sa manière de voir ait un poids réel dans le concert international en se plaçant résolument dans une logique de partenariat actif avec les États-Unis.

3.  Les ressources et moyens à mettre en oeuvre

Les enjeux technologiques et les moyens industriels et financiers à mettre en œuvre

Pour que les moyens militaires européens puissent se maintenir au meilleur niveau technologique, et dans certains domaines rattraper leur retard, un effort considérable en matière de recherche et de développement doit être entrepris. Des ressources tant humaines que financières devront être mobilisées, au niveau national et européen. En a-t-on la volonté ? Les Etats Membres sont-ils prêts à transférer vers l’Union une partie suffisante de leurs moyens afin de bénéficier à plein des effets d’économie d’échelle ?      

Les enjeux industriels sont tout aussi importants. Les importations par les pays européens de matériel militaire fabriqué par des sociétés américaines sont sept fois plus élevées que les exportations des sociétés européennes vers les Etats-Unis. Le renforcement de l’industrie européenne de la défense est assurément une condition nécessaire pour l’affirmation d’une véritable autonomie de l’Union européenne en matière de défense et de sécurité.

Les moyens militaires et l’avenir de l’OTAN

La décision récente du Conseil Européen de doter l'Union européenne en 2004 d'une capacité de "planification et de conduite d'opérations" militaires (le QG européen) conforte les initiatives prises par plusieurs Etats Membres depuis quelques années et va dans le sens du développement de moyens militaires adaptés aux besoins spécifiques de la politique extérieure et de sécurité commune sans pour autant que cela apparaisse comme une concurrence à l'OTAN (et donc reste acceptable par les Etats-Unis). L’avenir de l’OTAN est dans ce contexte une question ouverte.

La constitution d’une avant-garde

La possibilité conférée aux Etats Membres de l’Union européenne de constituer une «avant-garde » en matière de défense et de sécurité commune peut permettre de contourner un certain nombre d’obstacles, ce qui n’est sans doute pas inutile au vu des difficultés à venir. Cette option doit tenir compte d’une réalité et d’un risque. La réalité est qu'en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense, trois pays ont un rôle essentiel : la France et le Royaume-Uni sur la partie proprement militaire, auxquels vient se rajouter l'Allemagne pour ce qui concerne le « soft power ». Le risque est que la création d’une avant-garde ne suscite par réaction la création d’une arrière-garde. La question de l’intégration des nouveaux membres est ici cruciale. Leur ouvrir grandes les portes l’Union tout en donnant l’impression de vouloir immédiatement en refermer certaines seraient sans doute désastreux pour la cohésion de l’Union à long terme.

4. Défense de l’Europe ou Europe de la dé: quelle stratégie de défense pour l’Europe de demain ?

Quelle place veut-on voir jouer à l’Europe dans le concert international ? Est-on prêt ä voir nos enfants « mourir pour l’Europe », non seulement dans notre pré carré en cas de légitime défense, mais aussi partout dans le monde, en application par exemple du devoir d’ingérence ? Veut-on se contenter de développer un système de défense à la « suisse » garantissant notre protection, avec le risque de se transformer en Europe forteresse et finalement de se retrouver marginalisé ? Ou veut-on d’une Europe puissance mondiale capable de faire jeu égal avec les Etats-Unis, voire de jouer un rôle de contre poids dans un monde devenant multipolaire ? Ou veut-on enfin d’une Europe autonome devenant une communauté de destin ayant une politique étrangère commune, dans le cadre d’un partenariat actif avec le reste du monde, et notamment avec les Etats-Unis, et dans le souci de renforcer les institutions et politiques multilatérales, tout en ayant la capacité institutionnelle et militaire de prévenir et guérir les crises régionales impliquant directement l’Union ?


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